La Cité Provisoire : Les Souvenirs de Sophie

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Sophie Mallèvre
C'est moi....il y a bien longtemps. Sophie Mallèvre

Si quelqu’un me demandait aujourd’hui de lui citer les trois meilleurs moments de mon enfance, je sais, sans nul doute, que les visites dominicales à mes grands parents paternels arriveraient dans le trio de tête. Le jardin de mes grands parents, pépère et mémère, comme nous les appelions, était pour moi un véritable terrain d’aventures. Nous habitions, mes parents et moi au cœur même du quartier Saint Jacques à Dieppe, au troisième étage au dessus du magasin de peinture et de papier peint que M et Mme Boyenval tenaient. Sans jardin, mais avec une petite terrasse de 15 mètres carrés de laquelle je pouvais presque toucher le clocher de l’église du quartier. Au 9 place Saint Jacques exactement. C’est d’ailleurs non sans avec un petit pincement au cœur que j’ai appris le ………….que cet appartement avait subit un incendie. Sans dommages humain. Article de presse.

Le dimanche il arrivait très souvent que nous « montions » rendre visite à mes grands parents. Après de longues minutes d’un circuit qui me paraissait interminable, avec des ruelles à monter, des marches à escalader, nous arrivions enfin au pied de la « Côte Blanche ». Un dernier effort et je savais qu’au bout de l’interminable rue « Medlock », après avoir emprunté une partie de la rue « de la Chaudière » nous parviendrions rue « Halifax », au N°108 D où les premières fraises ou les premières cerises que j’avais dégustées des yeux, la veille chez le primeur, m’attendaient. Je savais aussi que le dernier biscuit sorti deux jours avant, ou bien encore la dernière confiserie à la mode que je n’avais pas encore goûté, seraient à ma disposition… En fait, Mémère Marie-Louise était très gourmande, mais aussi très impatiente. Elle ne pouvait pas attendre la pleine saison comme beaucoup de consommateurs faisaient et font toujours pour bénéficier des meilleurs prix ! Non ! Pas elle ! Dès qu’un produit sortait, elle l’achetait, faisant bien fi des prix ! Ce n’était pas son problème ! Ah ! Mémère comme tu me manques encore aujourd’hui ! Que de tendres souvenirs ai-je de toi !

Lorsque je passais le portillon du jardin en acier peint couleur vert bouteille, j’escaladais quatre à quatre les huit ou neuf marches et m’engouffrais dans la maison, sans même frapper, et sautais au cou de ma grand-mère, qui me tendait aussitôt ses derniers achats.

- « Regarde Sophie ce que j’ai trouvé à l’épicerie de Madame Langlois hier. Je savais que tu viendrais alors j’en ai pris un peu plus ! Goûte ! » me lançait-elle, non sans une certaine fierté. C’est vrai, que cette petite épicerie de quartier révélait des richesses incroyables ! Description de l’épicerie.

Si par chance, le frère aîné de mon père, Albert, ma tante Jacqueline et mon cousin Philippe nous rejoignaient, alors là ! je savais que le bonheur serait au rendez-vous….Bonheur pour nous, les enfants……pas pour nos parents !

Je me souviens avec beaucoup d’émotions et de nostalgie des dimanches de Pâques et de la cueillette des œufs en chocolat. Mon grand-père nous donnait toujours le moment du départ. Nous, concentrés, tendus, le pied droit bien calé sur le ligne de départ, tracée avec soin dans la gravelle, panier au bras !

-« Trois…deux….un….PARTEZ ! » lançait-il.

Une course folle à travers le jardin s’engageait. Une course sans compromis, sans compromission. Nous deux, mon cousin et moi, si solidaires d’habitude dans les canulars et si rivaux ce jour là !

Tous les ans, Philippe était plus rapide et plus vif que moi. Tous les ans j’étais la plus malicieuse et la plus comédienne aussi. Tous les ans je profitais de mon statut de « petite cousine ». Comme un renard guette sa proie, j’attendais patiemment le moment propice. Le moment où, dans l’action, dans la précipitation, son gilet ou sa main m’ effleureraient la tête, le moment où son panier me frôlerait le coude, pour sortir mon jeu de rôle. Je me mettais à hurler si fort, que, Grands-parents, parents, oncles et tantes se précipitaient pour me consoler. La sentence ne se faisait pas attendre :

-« Allons Philippe, qu’est ce que tu es brutal avec ta cousine, tu sais bien que c’est une fille, en plus tu es le plus grand….ce n’est pas la peine de lui faire mal….ce n’est qu’un jeu.»

Et moi je continuais de hurler et feindre le traumatisme crânien, voire même la fracture du bras. Mais, comme par enchantement, mes maux disparaissaient lorsque la phrase magique était prononcée :

-« De toute façon, tu sais bien que tous les chocolats sont partagés en deux à la fin de la cueillette ! »

Alors, tous les ans j’attendais. Tous les ans je hurlais. Tous les ans il partageait. C’était comme çà ! Il faut bien reconnaître, aujourd’hui, que j’ai un peu abusé de la situation ! Juste un peu ! Je suis désolée Philippe ! Mais ne dit-on pas : « Faute avouée, faute pardonnée » ?

Un véritable rituel s’était instauré. Il faut bien avouer que les éléments qui plaidaient en ma faveur ne changeaient et ne changeraient jamais. Je serai toujours une fille, lui, toujours un garçon. Il aurait toujours deux ans de plus que moi, nos parents prendraient toujours la défense de la petite fille, et surtout….je serai toujours une mauvaise….perdante.

Aujourd’hui encore ces principes n’ont pas changés…..sauf un :… son indifférence, son absence, son silence. Il me manque !

Je me souviens aussi, un jour où nos grands-parents nous gardaient, avoir échappé, je ne sais encore comment aujourd’hui, à la punition, qui aurait-été, à ne pas en douter, celle du siècle !

Nous étions comme à l’accoutumée à la recherche du larcin à commettre.

L’usage voulait que le facteur Monsieur……. s’arrête tous les jours chez nos grands parents pour prendre sa pause café.

Lorsqu’il arriva, nous étions sagement installés devant un livre, assis en tailleur, comme le faisaient les indiens à l’aube de livrer bataille. Notre plan était au point. Nous devions simplement attendre sagement que notre victime soit installée à la table de cuisine. Il était prévu que je fasse diversion pendant Philippe se glisserait sous la table.

-« Mémère ! Nous allons chercher un autre livre ! » dis-je en regardant ma grand-mère.
-« D’accord, mais ne dérangez rien ! Prenez en un et rangez le premier ! » rétorqua-t-elle.

En un temps record, Philippe s’était engouffré sous la table et avait noué les lacets de notre victime ensemble, puis, nous étions revenus nous installer à notre place initiale, nous sages lecteurs….. La synchronisation était la clé même de la réussite de notre plan. Tout s’était bien enchaîné. Nous étions, à nouveau, les sages lecteurs assidus d’un livre dont le titre nous importait peu. Assis face à notre pauvre victime pour ne rien rater du résultat. Cette attente nous parue interminable. Notre grand-mère s’était même inquiétée de cette sagesse inhabituelle :

-« Vous avez fait des bêtises de l’autre côté ?» nous interrogea-t-elle
-« Non ! Que veux tu qu’on ait fait comme blague ? Nous sommes allés chercher un livre ! On n’a rien fait de mal ! » avions nous répondu.

Notre grand-mère s’était arrangée de notre réponse d’angelots et continua à entretenir la conversation au facteur . Le moment était venu pour ce monsieur nom du facteur de prendre congé de ses hôtes. Il se pencha en avant, prit sa chaise d’une main, la poussa en arrière, et au moment de se dégager, son pied ne voulu pas obéir à sa volonté d’avancer. Il vacilla, tangua, de plus en plus fort, d’avant en arrière, puis de gauche à droite.

Philippe et moi n’avions rien raté de ce roulis :

-« Tombera….tombera pas…. » chuchotions nous.

Dans un fracas épouvantable notre pauvre victime s’écroula entre la chaise et la table. La sacoche, qu’il avait toujours en bandoulière, s’ouvrit et le courrier s’envola dans toute la cuisine. Des enveloppes jonchaient le sol.

Aussitôt, bien entendu, les trois paires d’yeux noirs se dirigèrent vers nous.

-« Ah ! Non ! On n’a rien fait ! » Lancions nous aussitôt, contenant tant bien que mal un fou rire qui commençait à monter.
-« Pourquoi veux tu qu’ils y soient pour quelque chose ! » Interrogea notre grand mère en guettant avec beaucoup d’inquiétude la réaction de notre grand père.
-« Ils sont là, à lire gentiment depuis déjà longtemps » enchérit-elle.
-« Bah ! Oui ! Paul ! C’est vrai, je crois que c’est ton chien qui était assis sur mes lacets » acquiesça monsieur…

Aujourd’hui encore, je ne sais toujours pas quel miracle s’est produit : les lacets s’étaient libérés de leurs nœuds pendant la chute spectaculaire de Monsieur……..laissant facilement croire que les lacets avaient été bloqués non pas par une mauvaise volonté, mais par un hasard fortuit.

-« Quelle sale bête » gronda aussitôt pépère
-« File dehors ! » ordonna t-il au pauvre Bambi, le loulou blanc de la maison.

Avant même que cette pauvre bête ne comprenne ce qui lui arrivait, elle se retrouva dehors avec pertes et fracas, avec en prime, un coup de pied aux fesses magistral, qui l’aida à dévaler les quelques marches de l’entrée. Philippe et moi lui avions emboîté « les pattes » pour nous libérer de ce fou rire qui avait bien failli nous trahir et nous étouffer aussi !. Ouf ! Cette fois ci, nous l’avions échappé belle !

C’est ainsi, qu’entre visites dominicales avec mes parents et vacances avec mon cher cousin Philippe que mes souvenirs d’enfance se sont forgés au fil du temps dans la Cité Provisoire. Quand j’y repense aujourd’hui, je me rends compte qu’ils sont empreints de nostalgie, de tendresse et de bonheur.

C’est aussi pour toutes ses émotions, pour tous ces moments de bonheur vécus, en souvenirs de mes grands parents que j’ai décidé aujourd’hui de réaliser une petite chronique sur ce Camp de Transit. Pour la mémoire.

Au fur et à mesure que j’ai avancé dans mes investigations et mes recherches sur la Cité Provisoire, je me suis rendue compte que les gens qui y avaient habité, partageaient aussi les mêmes sentiments. Ce quartier a pourtant disparu depuis plus de 35 ans, puisqu’il a laissé place à un Centre Commercial, mais il est encore très présent dans le cœur de toutes et de tous. Chacune et chacun d’entre eux le porte, à jamais, au plus profond de lui.